Filitosa est le seul gisement de l'île où est démontrée l'antériorité
des statues sur les monuments dits "torréens" (unique endroit où les fragments
des statues furent ensuite utilisés par les torréens comme matériaux de
construction de leur monument "cultuel" élevé au coeur de l'éperon). Son
oppidum, avec ses trois monuments et son village torréen, a procuré le
quart de tous les renseignements réunis et enregistrés sur la civilisation
torréenne corse.
L'habitat villageois présente encore quatre ensembles architecturaux
caractéristiques contenus dans une enceinte encore visible : au sud-est,
un quartier de petites cabanes aux murs curvilignes en pierres sèches ;
à l'est, la base d'un édifice lié à la défense de l'enceinte ; au centre,
un monument circulaire à chambre unique auquel on pourrait attribuer un
caractere religieux ; à l'ouest, un grand monument elliptique, compartimenté
en deux chambres et plusieurs diverticules d'où l'on domine de 60 m une
vaste portion de la vallée et la confluence de Sardelle (asséché) avec
la riviere de Barcajolo (affluent de la rive gauche du Taravo). Ces constructions
turriformes sont à l'origine de l'appellation de "Turrichju" donnée au
site.
Ces complexes monumentaux ne cessent d'étonner. Après l'art
statuaire anthropomorphe, les adeptes du mégalithisme ont choisi d'autres
pratiques culturelles ou religieuses qui se manifestent par l'édification
de vastes monuments circulaires, les torre.
Filitosa en compte deux, au centre et à l'ouest, complétés
à l'est par une plate-forme de surveillance de l'entrée principale. Une
enceinte en gros appareil, dite cyclopéenne, enserre le site. Les habitats
groupés de l'Age du Bronze sont ainsi appelés "Castelli". Si l'enceinte
est assurément défensive, la finalité premiere des torre n'est pas militaire.
La distribution des chambres, des couloirs, des réduits n'obéit guère à
une logique militaire.
Cette complexité dans l'agencement intérieur ne serait-elle
pas volontaire, destinée a cacher le déroulement de certains rites funéraires
ou d'initiation ? La présence d'une aire en argile cuite située au centre
de la pièce unique du monument central joue en faveur de cette hypothèse.
Des feux rituels y étaient allumés, les cendres recueillies en témoignent.
Si la torre est un temple du feu, on ne sait pas la finalité de ces feux.
Sont-ils liés à des rites initiatiques, à la mort, à un élément naturel,
ou à une divinité ? Le doute demeure.
Les torre corses, les "nuraghi" sardes, les "talayots"
des Baléares, font partie d'une grande famille architecturale méditerranéenne,
qui utilise la coupole dans la construction des monuments circulaires.
La couverture de la torre n'est plus de paille ou de bois, mais faite d'une
fausse voute constituée d'anneaux de pierre en encorbellement, qui vont
se rétrécissant vers le haut. Les monuments torréens de Filitosa ne sont
pas seulement un refuge ou un lieu de culte, ils servent probablement aussi
d'entrepôt pour les réserves alimentaires ou de dépôt d'armes.